Fiscalité
Impôts crowdfunding : comment déclarer ses pertes en capital
Patrick Setzekorn LinkedIn ↗︎
Fondateur d'Argent & Salaire, investisseur en crowdfunding
Publié le Mis à jour le
Une perte ne se déclare pas quand elle fait mal, mais quand elle est définitive
Le déclencheur n’est ni le défaut de paiement à l’échéance, ni l’ouverture d’une procédure collective, ni l’ancienneté du retard : c’est le caractère définitivement irrécouvrable de la créance. En pratique, il se matérialise par la disparition du débiteur ou par l’échec des poursuites — clôture de la liquidation pour insuffisance d’actif, abandon du recouvrement.
C’est la plateforme qui vous le notifie, en vous adressant une attestation d’irrécouvrabilité (ou certificat, selon les acteurs). Elle ne peut l’émettre qu’après avoir elle-même obtenu les pièces des liquidateurs, mandataires ou tribunaux : c’est ce qui explique le délai, souvent long, entre le moment où vous savez que le projet est perdu et celui où vous pouvez le déclarer.
Deux régimes, et c’est la nature du placement qui décide
La ligne de partage ne passe pas entre les plateformes, ni entre l’immobilier et les entreprises : elle passe entre ce que vous avez souscrit. Un prêt rémunéré et une obligation se ressemblent beaucoup vus du tableau de bord d’une plateforme — durée, taux, échéancier — mais ce sont deux instruments juridiques distincts, et le fisc les traite comme tels.
| Ce qui change | Prêts participatifs et minibons | Obligations |
|---|---|---|
| Ce que vous détenez | Le crowdlending aux entreprises : prêts rémunérés souscrits via une plateforme, et minibons souscrits jusqu’à la suppression du régime le 10 novembre 2023. | L’essentiel du crowdfunding immobilier, et une partie du financement des énergies renouvelables : vous souscrivez des obligations émises par une société de projet. |
| Case des intérêts | 2TT | 2TR |
| Texte applicable | Article 125-00 A du code général des impôts Texte de loi, propre au financement participatif |
Doctrine administrative BOI-RPPM-RCM-20-10-20-20, § 390 Doctrine administrative, écrite pour les obligations en général |
| La perte s’impute sur… | Les intérêts générés par des prêts consentis dans les mêmes conditions. Le texte définit l’assiette par la nature des prêts, et ne mentionne à aucun moment la plateforme qui les a intermédiés. | Les intérêts de cette même obligation, perçus la même année — à l’exclusion de ceux qui ont le caractère de prime de remboursement. Ni les autres obligations, ni les autres années. |
| Plafond d’imputation | 8 000 € par an | Aucun plafond en euros : la limite, ce sont les intérêts eux-mêmes |
| Report sur les années suivantes | Oui, sur les 5 années suivantes | Non : ce qui n’est pas imputé l’année du remboursement est définitivement perdu |
Le régime des obligations est nettement moins favorable que celui des prêts. Un même portefeuille de financement participatif relève très souvent des deux : c’est la nature de chaque investissement qui commande, pas la plateforme qui l’a distribué.
Pertes sur prêts et minibons : le régime le plus favorable
Le mécanisme est réservé aux personnes physiques agissant dans le cadre de la gestion de leur patrimoine privé. Il couvre les prêts consentis via une plateforme depuis le 1er janvier 2016 et les minibons souscrits depuis le 1er janvier 2017 — ces derniers ayant cessé d’être émis avec la suppression du régime, le 10 novembre 2023, mais restant imputables pour ceux qui en détiennent encore.
La perte s’impute sur les intérêts de prêts de même nature perçus l’année où elle devient définitive, puis, pour le solde, sur les 5 années suivantes. Le total imputable est plafonné à 8 000 € par année d’imposition, plafond commun aux prêts et aux minibons.
La mécanique, concrètement
Il n’existe pas de case « perte » à servir : l’imputation est une soustraction. Vous portez en case 2TT le montant de vos intérêts diminué de la perte, et vous déclarez séparément le solde non utilisé pour le reporter.
À ne pas confondre avec l’acompte : les 12,8 % que les plateformes retiennent au fil de l’année ne sont pas un impôt définitif, mais une avance qui vous revient sous forme de crédit d’impôt. C’est un mécanisme distinct de l’imputation des pertes, et il est possible, sous conditions de revenu, de demander à en être dispensé.
Si la perte dépasse les intérêts de l’année, le solde n’est pas perdu : il se reporte sur les 5 années suivantes. Chaque millésime a sa case :
| Case | Année de la perte |
|---|---|
| 2TU | Pertes constatées en 2021 et non encore imputées |
| 2TV | Pertes constatées en 2022 et non encore imputées |
| 2TW | Pertes constatées en 2023 et non encore imputées |
| 2TX | Pertes constatées en 2024 et non encore imputées |
| 2TY | Pertes constatées en 2025 et non encore imputées |
Ces lettres se décalent d’une campagne à l’autre : elles sont relevées à la date de mise à jour de cet article et doivent être recoupées avec la notice de votre déclaration.
Pertes sur obligations : beaucoup plus restrictif, et beaucoup moins connu
La règle applicable n’est pas l’article 125-00 A — qui vise les prêts et les minibons — mais la doctrine propre aux obligations : lorsqu’une obligation est remboursée à un prix inférieur à sa valeur d’acquisition, la différence constitue une perte en capital, imputable sur les intérêts afférents à cette même obligation et perçus la même année.
Deux conséquences, et elles sont sévères : l’imputation est strictement cantonnée à l’obligation concernée — elle ne crée aucune réserve de pertes utilisable sur un autre projet — et l’excédent n’est pas reportable sur les années suivantes. En revanche, elle joue à la fois pour l’assiette de l’impôt sur le revenu, quel que soit le mode d’imposition retenu, et pour celle des prélèvements sociaux.
Les deux questions auxquelles personne n’a de réponse officielle
Peut-on imputer la perte subie sur une plateforme sur les intérêts perçus sur une autre ?
- Ce qui a changé
- Tant que la déclaration se faisait sur un total global, la question ne se posait pas : on retranchait la perte de la case 2TT et personne ne savait — ni n’avait besoin de savoir — de quelle plateforme elle venait. Depuis que le détail par établissement payeur est exigé, la perte a une origine identifiée, et l’investisseur qui n’aura plus jamais de gains sur la plateforme défaillante se demande légitimement si son droit à imputation s’éteint avec elle.
- Ce que dit le texte
- L’article 125-00 A du CGI ouvre l’imputation sur « les intérêts générés par des prêts consentis dans les mêmes conditions ». L’assiette est définie par la nature des prêts, et le texte ne mentionne ni la plateforme, ni l’établissement payeur.
- Notre lecture
- Le droit à imputation nous paraît attaché à la catégorie de revenus, pas à la plateforme : une perte constatée chez l’une reste imputable sur les intérêts de prêts de même nature perçus chez une autre, dans la limite du plafond de 8 000 € par an. Le détail par établissement est une modalité déclarative — elle sert à rapprocher votre déclaration des IFU transmis à l’administration —, pas une règle d’assiette qui aurait restreint le texte.
- Ce qui reste incertain
- Cette lecture porte sur le droit, pas sur la mécanique du formulaire, et c’est là que le bât blesse : si vous minorez la ligne d’une plateforme au titre d’une perte subie ailleurs, cette ligne ne correspond plus à l’IFU que l’administration a reçu de cet établissement. Aucune instruction publiée ne dit aujourd’hui comment présenter l’opération, et les investisseurs qui ont interrogé leur centre des finances publiques nous rapportent des réponses divergentes, quand ils en obtiennent une.
- Ce que nous faisons
- Ce qui ne dépend d’aucune des deux lectures : conserver l’attestation d’irrécouvrabilité, le détail projet par projet et l’IFU de chaque plateforme, et expliquer l’écart — la déclaration en ligne offre un champ libre de correspondance, et la messagerie sécurisée de l’espace particulier trace la question comme la réponse. Un écart documenté avant contrôle n’est pas la même chose qu’un écart découvert pendant. Nous ne pouvons pas trancher un cas particulier à votre place.
Et pour une perte sur des obligations, que devient le droit à imputation ?
- Ce qui a changé
- Le crowdfunding immobilier finance très majoritairement par obligations, dont les intérêts sont déclarés en case 2TR. Or l’article 125-00 A — celui qui organise le plafond et le report de 5 ans — vise nommément les prêts et les minibons. Les obligations n’y figurent pas, alors que la majorité des articles publiés sur le sujet les traitent comme si elles y étaient.
- Ce que dit le texte
- La doctrine propre aux obligations (BOI-RPPM-RCM-20-10-20-20, § 390) prévoit que la perte constatée lors d’un remboursement inférieur au prix d’acquisition s’impute sur les intérêts afférents à cette même obligation, perçus la même année, dès lors qu’ils n’ont pas le caractère de prime de remboursement — et cela vaut pour l’assiette de l’impôt sur le revenu comme pour celle des prélèvements sociaux.
- Notre lecture
- C’est à ce jour l’analyse la mieux étayée, et c’est celle que retient publiquement la plateforme WiSEED : on déclare en case 2TR un montant net — les intérêts de l’obligation perdue, diminués de la perte en capital de cette même obligation. Elle est nettement moins favorable que le régime des prêts : ni report sur les années suivantes, ni imputation sur une autre obligation, donc a fortiori ni sur une autre plateforme. Un défaut survenu après le dernier coupon ne laisse, dans cette lecture, presque rien à imputer.
- Ce qui reste incertain
- Cette lecture n’est ni une position de l’administration sur le financement participatif, ni une jurisprudence : c’est l’application, à des obligations souscrites via une plateforme, d’une doctrine écrite pour les obligations en général. D’autres commentateurs rattachent au contraire ces titres à l’article 125-00 A et en déduisent le plafond et le report. Aucune instruction ne vise expressément les obligations émises via un prestataire de services de financement participatif.
- Ce que nous faisons
- Les deux lectures s’accordent au moins sur un point : la perte n’existe fiscalement qu’une fois définitivement irrécouvrable, attestation à l’appui. Conservez-la, ainsi que le décompte du capital investi et du capital remboursé. Si l’enjeu est important, c’est exactement le cas où l’avis d’un professionnel se justifie — l’écart entre les deux lectures peut représenter plusieurs années de report.
Ce qu’il faut conserver, et pendant combien de temps
| Document | Qui le fournit | À quoi il sert |
|---|---|---|
| Attestation ou certificat d’irrécouvrabilité | La plateforme, après clôture des procédures | C’est la pièce maîtresse : elle établit le caractère définitif de la perte, et c’est sa date qui détermine l’année d’imputation. |
| Imprimé fiscal unique (IFU) | Chaque plateforme, en début d’année | Récapitule les intérêts versés et les prélèvements déjà retenus. C’est le document que l’administration reçoit également : tout écart entre votre déclaration et lui doit pouvoir s’expliquer. |
| Détail projet par projet | La plateforme | Le décompte, ligne à ligne, du capital investi et du capital effectivement remboursé. C’est ce qui permet de reconstituer le calcul de la perte, projet par projet. |
| Pièces de la procédure collective | Liquidateur, mandataire judiciaire, tribunal — relayées par la plateforme | Jugement de liquidation, clôture pour insuffisance d’actif, abandon de recouvrement. Ce sont elles qui fondent l’attestation de la plateforme. |
Aucun de ces documents ne se joint à la déclaration : ils se produisent sur demande. L’administration dispose d’un délai de reprise de plusieurs années : conservez-les au-delà de l’année de déclaration, et au moins aussi longtemps que court un éventuel report.
Actions, parts et réduction d’impôt : un autre monde
Une perte sur des actions ou des parts relève du régime des plus et moins-values mobilières, et non de l’imputation sur intérêts décrite ici. Les règles y sont différentes sur presque tout : la nature des gains sur lesquels la moins-value s’impute, la durée de report, et surtout les conditions dans lesquelles l’annulation des titres est reconnue — une liquidation amiable et une liquidation judiciaire n’ouvrent pas les mêmes droits.
Deux points appellent en outre une vigilance particulière, et sortent tous deux du cadre de cette page : les titres logés dans un PEA ou un PEA-PME, où la perte diminue la valeur liquidative du plan sans donner lieu à une imputation tant qu’il n’est pas clôturé ; et les souscriptions ayant ouvert droit à une réduction d’impôt IR-PME, dont le sort en cas de sortie anticipée dépend de la cause de la sortie.
Les réflexes qui protègent, et les erreurs qui coûtent
Les réflexes à garder
- ✅Attendre l’attestation d’irrécouvrabilité avant de déclarer quoi que ce soit : un projet en retard ou en procédure n’ouvre aucun droit.
- ✅Rattacher la perte à la bonne année — celle où la créance devient définitive, qui n’est pas toujours celle où vous recevez le document.
- ✅Identifier la nature de chaque projet : prêt ou obligation, la règle n’est pas la même, et un portefeuille diversifié contient les deux.
- ✅Déclarer le solde non imputé dans sa case de report : sur les prêts, un report oublié une année ne se rattrape pas tout seul.
- ✅Télécharger et archiver les justificatifs dès leur réception, hors de l’espace investisseur.
- ✅Vérifier chaque ligne du détail par établissement : c’est désormais là que tout se joue.
Les erreurs qui coûtent cher
- ⛔Croire que la déclaration pré-remplie s’en occupe : elle n’intègre jamais les pertes, c’est au contribuable de les faire valoir.
- ⛔Déclarer une perte « probable » parce que le projet est en défaut depuis longtemps.
- ⛔Appliquer le report de 5 ans à une perte sur obligations : ce report appartient au régime des prêts.
- ⛔Attendre de récupérer les prélèvements sociaux : l’imputation joue sur leur assiette, elle ne rembourse pas ceux déjà retenus sur d’autres revenus.
- ⛔Imputer une perte déjà déduite une première fois : une perte reportée puis imputée ne se redéclare pas l’année suivante.
- ⛔Renoncer faute de certitude sur les deux questions ouvertes : la part non contestée de votre imputation, elle, ne fait aucun doute.
Questions fréquentes sur la déclaration des pertes de crowdfunding
Aller plus loin sur Argent & Salaire
Le reste de votre déclaration
Comprendre et limiter le risque de perte
Régimes, textes de référence et état des deux questions ouvertes relevés le 31 juillet 2026. La doctrine et les cases de report évoluent : recoupez-les avec la notice de votre déclaration.
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